Stratégie · 6 min de lecture

Les PME françaises paient l'IA. Ce n'est pas suffisant | Forward

Le baromètre Libeo juin 2026 révèle que les PME FR multiplient par 12 leurs achats IA en 3 ans. Claude dépasse ChatGPT. Et pourtant, le ROI reste introuvable pour la majorité.

Par

Colin Dargent

Les PME françaises paient l’IA. Ce n’est pas suffisant.

Cette semaine sort un chiffre que je n’aurais pas prédit il y a deux ans : les PME françaises qui achètent réellement de l’IA - pas celles qui déclarent l’utiliser, celles qui paient une facture fournisseur - ont été multipliées par 12 en trois ans. Et Claude a pris la tête devant ChatGPT.

C’est le premier baromètre Libeo sur l’adoption de l’IA, publié le 17 juin 2026, qui sort ces données. Libeo mesure les paiements effectifs d’environ 2 000 PME françaises entre 1 et 50 M€ de chiffre d’affaires. Pas les intentions. Les factures.

TL;DR : L’IA est passée du stade “je teste” au stade “j’ai un budget fournisseur” dans les PME françaises. Claude dépasse ChatGPT. L’État vient de lancer un diagnostic cofinancé à 40%. Et pourtant, une note de l’Institut Montaigne publiée cette semaine rappelle que 40% des entreprises FR utilisent l’IA sans en tirer aucun bénéfice mesurable. Avoir un abonnement ne résout rien si personne ne pilote.


Le baromètre Libeo : l’IA en PME est désormais une ligne budgétaire réelle

Payer une facture est le signal le plus honnête qui soit. On peut déclarer à un sondagiste qu’on “utilise l’IA”. On ne paie pas 200€ par mois si ça ne sert à rien.

Le baromètre Libeo du 17 juin 2026 mesure exactement ça : les factures adressées à OpenAI, Anthropic et Mistral AI qui transitent par sa plateforme. Résultat : la facture mensuelle moyenne par PME est passée de 23€ à la mi-2023 à plus de 200€ au printemps 2026. Un décuplement en moins de trois ans. Ce n’est plus un abonnement à ChatGPT que le directeur marketing a pris sur sa carte bleue. C’est une dépense fournisseur qui passe par la comptabilité.

Le signal le plus frappant, c’est le basculement entre fournisseurs. Anthropic (Claude) a pris la première place devant OpenAI (ChatGPT) dans les PME françaises début 2026. Libeo observe que ce mouvement s’est produit au même moment qu’aux États-Unis. Ce parallélisme indique un changement de fond, pas une mode locale. Les entreprises qui utilisent l’IA pour du travail réel - rédaction, analyse, code - ont migré vers le modèle qu’elles trouvent plus fiable pour ça.

La comparaison avec les États-Unis doit être prise avec précaution. Aux US, selon le Ramp AI Index (qui mesure les dépenses par carte d’entreprise de plus de 50 000 sociétés), l’adoption dépasse 50% des entreprises au printemps 2026. En France, Libeo plafonne autour de 8% sur son échantillon. L’écart est réel, mais la méthodologie n’est pas identique : Ramp capture les cartes individuelles, Libeo capture les factures fournisseurs B2B. La comparaison directe n’est pas fiable. Ce qui est fiable : la direction.


Plan “Osez l’IA” renforcé : l’État paie 40% de votre diagnostic

À VivaTech le 17 juin 2026, Anne Le Hénanff (ministre déléguée à l’IA), Nicolas Dufourcq (directeur de Bpifrance) et Bruno Bonnell (secrétaire général pour l’investissement) ont annoncé une nouvelle étape du plan “Osez l’IA”. Le signal : l’État ne mise plus uniquement sur la sensibilisation. Il finance l’action.

Le dispositif concret, opérationnel maintenant : les Diagnostics Data IA de Bpifrance. Une prestation de 8 jours-hommes réalisée par un expert, pour identifier les cas d’usage IA prioritaires dans votre entreprise. Coût total : 10 000€ HT. Prise en charge France 2030 : 40%, soit 6 000€ nets. Conditions d’éligibilité : PME ou ETI de 10 à 2 000 salariés, immatriculée en France.

Bpifrance a aussi lancé à l’occasion de VivaTech la plateforme “Accélérez avec l’IA”, qui recense plus de 75 cas d’usage concrets sectoriels. Ce n’est pas un outil de veille : c’est une base d’inspiration pour les dirigeants qui cherchent par où commencer sans partir d’une feuille blanche.

Ce que je retiendrai : le plan cible un taux de diffusion de l’IA dans 80% des PME et ETI françaises d’ici 2030. Aujourd’hui, on est à 8% sur les paiements réels (Libeo) ou à 34% sur les déclarations (Baromètre France Num 2025). L’écart entre les deux mesures dit tout : beaucoup d’entreprises “utilisent l’IA” via des comptes gratuits ou des expérimentations sans budget. L’objectif 2030 demande une transformation de fond, pas juste une adoption d’outil.

Que faire maintenant : si vous êtes une PME de 10 à 200 salariés et que vous n’avez pas encore structuré votre approche IA, le diagnostic Bpifrance est le moyen le moins risqué de démarrer. 6 000€ nets pour 8 jours d’expert, c’est moins cher que 6 mois de tâtonnements internes. Le formulaire d’entrée est sur bpifrance.fr. Ne pas attendre la fin de l’été : les enveloppes régionales se remplissent vite.


Ce que l’Institut Montaigne dit que les autres ne disent pas

Avoir un budget IA n’est pas suffisant. C’est la thèse centrale d’une note de l’Institut Montaigne publiée cette semaine, intitulée “Le problème n’est pas la technologie mais l’organisation”.

Le constat de la note : 40% des entreprises françaises utilisent l’IA en 2026, contre 33% un an plus tôt. Une progression nette. Mais pour une majorité d’entre elles, les projets n’ont produit aucun bénéfice mesurable. Les grandes entreprises commencent à aligner l’IA sur leurs objectifs stratégiques. Les PME restent, pour la plupart, au stade des usages ponctuels - sans refonte profonde des processus qui permettrait de passer à l’échelle.

Ce n’est pas une question de technologie. C’est une question de pilotage. J’en ai parlé en détail dans mon analyse des freins humains à l’adoption de l’IA en entreprise : le problème n’est presque jamais l’outil.

J’ai accompagné des déploiements où l’équipe avait accès aux bons outils, avec un budget sérieux. Sans qu’un dirigeant ou un responsable identifié porte l’initiative, les outils ont été abandonnés en moins de trois mois. Pas parce que ça ne marchait pas. Parce que personne n’avait la charge de faire en sorte que ça marche. L’IA sans propriétaire interne, ça finit toujours pareil.

La note de l’Institut Montaigne pointe aussi la dépendance structurelle aux plateformes US comme frein à la souveraineté des entreprises françaises sur leurs données. Un sujet qui a pris une résonance concrète cette semaine pour une PME rennaise : Aladom, entreprise de 50 salariés spécialisée dans les services à la personne, s’est retrouvée sans accès aux dernières versions de Claude à la suite d’un blocage géographique d’Anthropic. Son dirigeant Guillaume Thomas a parlé de “retour en arrière” pour ses équipes de développement, qui avaient construit leur workflow autour de l’outil. Aucune alternative souveraine n’était prête.

Ce cas n’est pas isolé. Il illustre une fragilité systémique : les PME qui ont le mieux adopté l’IA sont aussi les plus exposées aux décisions unilatérales des fournisseurs américains. L’annonce à VivaTech d’un catalogue de solutions souveraines pour PME (prévu cet été par la DGE) est une réponse partielle à ce risque.


Ce que ça change concrètement pour votre entreprise

Trois signaux de cette semaine méritent une réaction avant fin juillet.

Signal 1 - Budget IA. Si vous n’avez pas encore de ligne budgétaire dédiée à l’IA dans votre P&L, vous êtes statistiquement en retard sur les PME de votre secteur. 200€ par mois par entreprise, c’est la médiane selon Libeo. Ce n’est pas la bonne question de savoir si vous dépensez autant. La bonne question : ceux qui dépensent ça ont-ils un usage structuré qui justifie l’abonnement, ou juste un compte dormant ?

Signal 2 - Diagnostic Bpifrance. La fenêtre est ouverte. 10 000€ HT, remboursés à 40% via France 2030, pour identifier où l’IA peut vraiment changer quelque chose dans votre organisation. Ce n’est pas une formation généraliste. C’est un état des lieux opérationnel par un expert, avec des cas d’usage prioritaires à la sortie. Pour les PME entre 50 et 200 salariés qui n’ont pas encore de roadmap IA, c’est le meilleur point d’entrée disponible aujourd’hui.

Signal 3 - Dépendance fournisseur. Si votre stack IA repose entièrement sur un seul fournisseur américain et que votre productivité en dépend, vous avez un risque de concentration. Pas de panique - Claude et ChatGPT ne vont pas disparaître du marché européen du jour au lendemain. Mais identifier un plan de bascule vers Mistral AI ou une solution souveraine pour vos workflows critiques est une précaution raisonnable. L’article sur la dépendance aux outils IA détaille la méthode concrète.


Sources : Baromètre Libeo adoption IA PME françaises, juin 2026 - Renforcement plan “Osez l’IA”, Direction générale des Entreprises, juin 2026 - Note Institut Montaigne “Le problème n’est pas la technologie mais l’organisation”, juin 2026 - Aladom / Le Télégramme, juin 2026

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